BARID AL MAGHRIB : Externaliser la Confiance Numérique vers l'Espagne

Ou comment la Poste Marocaine a décidé que la souveraineté numérique nationale valait bien un chèque de 190 000 euros à Madrid ?

2/9/20266 min read

C’est une histoire qui aurait pu faire la fierté du "Made in Morocco". Une histoire de technologie de pointe, de souveraineté nationale et de tiers de confiance. Mais à la lecture du dernier communiqué de presse triomphant venu de Madrid, l’histoire ressemble davantage à une farce tragique. Barid Al Maghrib (BAM), l’institution séculaire, le bras armé de l’État dans la certification numérique, vient d’avouer implicitement son impuissance : pour signer électroniquement, le Maroc devra désormais parler espagnol.

L’Illusion de la Souveraineté : « Ole ! »

On nous vend depuis des années le grand rêve du "Digital Morocco". On nous parle de souveraineté des données, d’indépendance technologique, et de l’émergence d’un écosystème local robuste. Et qui retrouvons-nous en première ligne de cette grande bataille pour l’indépendance numérique ? Barid Al Maghrib.

Sauf que le général a décidé de louer ses armes à l’étranger.

L’annonce faite par la société espagnole Lleida.net est cruelle de vérité. Elle ne dit pas qu’elle va "aider" Barid Al Maghrib. Elle ne dit pas qu’elle va "conseiller". Elle dit, noir sur blanc, qu’elle va fournir « la technologie centrale derrière le service Barid eSign ».

Relisons bien. La technologie centrale. Le cœur. Le cerveau. L’ADN.

Ce que Barid Al Maghrib va commercialiser aux citoyens et aux entreprises marocaines sous une étiquette locale n’est, en réalité, qu’une coquille vide, une belle interface coloriée en jaune et bleu, propulsée par un moteur forgé à Madrid. Barid Al Maghrib n'est plus un créateur de technologie, c'est un revendeur. Un simple grossiste en certificats numériques. Dans le jargon de la tech, on appelle cela du "White Labeling" (marque blanche). Dans le jargon de la souveraineté nationale, on appelle cela une démission.

Le Refus de l'Effort : La Politique du Moindre Effort Technologique ?

La signature électronique, ce n'est pas de la magie. C'est une architecture complexe de PKI (Infrastructure à Clés Publiques), de gestion de cycles de vie des certificats, d'horodatage qualifié, de cryptographie et de conformité légale (eIDAS, loi 43-20, loi 53-05). C'est lourd, c'est technique, c'est exigeant.

C’est précisément pour cela qu’un Tiers de Confiance National existe : pour maîtriser ces couches, pour posséder ces clés, pour garantir que la validité juridique d'un contrat signé à Casablanca ne dépende pas d'un serveur ou d'un algorithme maintenu en Catalogne.

Mais pourquoi s’embêter à créer de la valeur ? Pourquoi mobiliser des ingénieurs marocains ? Pourquoi construire une infrastructure propriétaire capable d’évoluer selon les besoins spécifiques du Royaume ? C’est tellement fatigant.

Barid Al Maghrib a fait le choix de la paresse intellectuelle et technologique. Au lieu de construire les étages de la conformité, ils ont préféré acheter un immeuble préfabriqué. Le communiqué de Lleida est lapidaire : ils géreront « tout le cycle de vie des certificats électroniques, du traitement des demandes à la configuration des dispositifs cryptographiques ».

Que reste-t-il à Barid Al Maghrib ? L'impression des factures ? L'organisation des cocktails de lancement ? L'institution postale se réduit ici à un rôle de guichetier de luxe, transférant la complexité technologique — et donc la valeur ajoutée — de l'autre côté de la Méditerranée.

190 000 Euros : Le Prix Dérisoire de notre Dépendance ?

Le chiffre claque comme un aveu. Le contrat est évalué à 190 000 euros par an.

Arrêtons-nous un instant sur ce montant. Pour l’opérateur national, pour le projet qui est censé sécuriser les transactions de l’administration publique, les marchés publics et l'identité numérique de 38 millions de Marocains, l’investissement technologique central coûte le prix d’un appartement moyen à Casablanca.

C’est à la fois hilarant et humiliant.

Cela signifie deux choses. Premièrement, que Barid Al Maghrib n’a aucune ambition de grandeur pour ce projet, optant pour une solution "low cost" sur étagère. Deuxièmement, que la barrière à l'entrée technologique n'était pas financière. Avec des budgets colossaux, BAM aurait pu financer une R&D locale, incuber des startups marocaines de cybersécurité, ou monter une task-force d'ingénieurs d'élite.

Non. Pour moins de 2 millions de dirhams par an, ils ont préféré externaliser le cœur du réacteur. C’est le "McDonald’s" de la signature électronique : c’est pas cher, c’est livré vite, ça a le goût de la signature, mais nutritionnellement, pour l’écosystème technologique marocain, c’est de la malbouffe.

L’Imposture du "Tiers de Confiance" ?

La notion même de "Tiers de Confiance" repose, comme son nom l'indique, sur la confiance. Or, la confiance exige la maîtrise. Comment Barid Al Maghrib peut-elle prétendre garantir l'intégrité, la sécurité et la pérennité des signatures électroniques nationales quand elle n'a pas la main sur le code source ?

Si demain, pour une raison géopolitique ou commerciale, Lleida.net décide de couper le robinet, ou si une faille est découverte dans leur système propriétaire, que fait Barid Al Maghrib ? Ils appelleront la hotline à Madrid ?

Un véritable Tiers de Confiance ne sous-traite pas sa raison d'être. Imagine-t-on Bank Al-Maghrib faire imprimer ses billets de banque par une imprimerie commerciale lambda parce que "c'est moins compliqué" ? BAM a transformé une mission de service public critique en une simple prestation de service B2B externalisée.

En s'associant avec Lleida.net, BAM avoue qu'elle n'est pas capable de produire elle-même les preuves qu'elle est censée certifier. Elle devient un "Tiers de Confiance par procuration". Un notaire qui ne saurait pas rédiger ses propres actes et qui les ferait écrire par un stagiaire étranger.

Barid Al Maghrib : Le Frein à l'Innovation Locale ?

Le plus tragique dans cette farce n'est pas l'incompétence technologique de la Poste, mais le signal désastreux envoyé au marché marocain.

Le Maroc regorge de talents. Nos écoles d'ingénieurs forment des experts en cryptographie, en développement logiciel, en cybersécurité. Il existe des entreprises privées marocaines (dont certaines que BAM "déteste", semble-t-il) qui se battent chaque jour pour développer des solutions souveraines, conformes aux lois marocaines, et hébergées localement.

En choisissant une solution espagnole, l'acteur public dit implicitement : "Le génie marocain ne suffit pas". C'est un camouflet pour l'industrie nationale. Barid Al Maghrib utilise l'argent public (ou parapublic) non pas pour stimuler l'innovation locale, mais pour payer des licences logicielles à une entreprise cotée à Madrid.

C'est une trahison de sa mission de locomotive. Au lieu de tirer les wagons de la tech marocaine, la locomotive BAM a décidé de se détacher et de se faire remorquer par la RENFE.

Le Communiqué de la Honte ?

Il faut lire le communiqué de Lleida.net avec attention. Il est rempli de cette condescendance polie des contrats coloniaux modernes. On y vante le Maroc comme un "marché" avec "58 millions d'abonnés mobiles". On nous voit comme des clients, des "users", des portefeuilles sur pattes prêts à consommer du certificat numérique importé.

Lleida.net se félicite de "déployer sa plateforme de gestion workflow". Ils vont tout faire. Ils vont fournir les environnements pour les administrateurs, pour les citoyens, pour les entreprises. Barid Al Maghrib, dans ce texte, est réduit à son rôle de canal de distribution. Ils apportent le logo et le tampon officiel ; Lleida apporte l'intelligence.

Et le pire ? Barid Al Maghrib présentera cela comme une "avancée majeure". Ils feront des conférences de presse pour annoncer la "digitalisation de l'administration". Mais derrière les estrades et les petits fours, il y aura un serveur en Espagne qui clignotera à chaque fois qu'un Marocain signera un document officiel.

Conclusion : La Démission Numérique ?

En fin de compte, cet accord est le symbole d'une institution qui a renoncé. Barid Al Maghrib a renoncé à comprendre la technologie qu'elle vend. Elle a renoncé à construire une souveraineté réelle. Elle a renoncé à l'éthique de l'indépendance.

Nos acteurs locaux peuvent dormir tranquilles sur le plan de la compétence : ils n'ont rien à envier à ce colosse aux pieds d'argile. Car si Barid Al Maghrib a le monopole de l'État, elle vient de prouver qu'elle n'a pas le monopole de l'intelligence.

Pendant que BAM attendra les mises à jour logicielles venues de Madrid, les vrais acteurs de la confiance numérique continueront de coder, d'innover et de bâtir un Maroc numérique qui ne s'arrête pas aux frontières de l'Europe.

Barid eSign ? Appelez-le plutôt "Paella eSign". Au moins, ce serait honnête.

https://investors.lleida.net/en/press?prid=2508